lundi 27 mars 2017

La leçon du corail : Guibert au grand vif

© Hervé Guibert
Le dernier roman qu’écrivit Hervé Guibert s’intitule Le Paradis ; il y raconte les péripéties d’un narrateur anonyme et de la femme qu’il aime, Jayne, dans divers lieux (Afrique, Fort-de-France, Papeete, Bora-Bora…). Précision : le narrateur est plein aux as (famille suisse richissime) et c’est par ailleurs un écrivain qui ne publie pas. Il n’est d’ailleurs pas si anonyme que ça : son identité sera révélée un peu avant la fin du livre. Le narrateur souffre par ailleurs d’une étrange maladie, il tombe même dans le coma, mais ce n’est pas le sida, ainsi qu’on nous le précise. Quant à Jayne, qui l’accompagne dans ses nombreux voyages, elle meurt à la première ligne du roman. Cette ex-championne de natation, qui dévore (peut-être) les écrits de Nietzsche, Strindberg et Robert Walser, se fait en effet éventrer par des récifs de corail. Et la police, tout naturellement, constate qu’elle n’existe pas.

Tout va bien, donc : l’histoire d’amour et d’errance peut commencer. En jouant malicieusement avec les temps du passé, du présent, de l’imparfait et du passé composé, comme on saute d’une d’une rythmique à l’autre pour mieux affiner une tonalité, Guibert brasse les cartes de son récit afin de permettre au vif de l’emporter sans cesse sur la mort. Car la mort rôde à chaque page, et il convient de l’orner avec vigilance d’atours ravageurs. Le pistolet du narrateur fait l’amour à Jayne, le corail éventre mais se régénère tout seul, on empoisonne les poissons pour les pêcher, dormir sous un mancenillier est dangereux, mais les enfants se postent sous ses branches la langue tendue, la soupe d’oursins est délicieuse mais se vomit, le matoutou est un crabe anthropophage qu’on déguste malgré son goût infect, le scanner du cerveau rend fou…

De fait, ce dernier roman de Guibert – roman magnifique par son agitation, poignant par sa nervosité, tout en décrochements et en grâces, à la fois léger et trébuchant – opère comme un sortilège, il permet de transfigurer la nuit qui épaissit dans les veines, de laisser bruire un dernier appel d’air dans les poumons du récit. Guibert joue ici en rêveur désabusé avec « l’ancienne comédie » rimbaldienne, il nous bourlingue dans un Harrar improbable et fait moissons d’impressions d’Afrique pour retarder l’heure noire où vous retiennent les racines du mal :
« Devenir un légume, c’est amusant de devenir un légume, ce sont les magies de la métempsycose. Un beau légume sous perfusion, les bras entravés par des aiguilles épaisses, les mains bandées pour m’empêcher d’écrire, ou dans une camisole de force pour m’empêcher de me jeter par la fenêtre. Paranoïa. Quand vais-le aller me rouler un patin à un cheval stationné devant l’hôtel ? Quand accepterai-je la folie des grands fous, de Nietzsche et d’Artaud avec ses pustules de syphilis sur le front, de Strindberg qui peignait des vagues et des champignons vénéneux ? »
Ecrit du fond de la maladie, ce roman survit pourtant dans un état magique d’apesanteur, tant la phrase de Guibert, même quand elle pique, mord ou brûle, demeure séductrice, vive, exempte de toute complaisance – aussi généreuse qu’indomptée.
De toute façon, pour Guibert, c’est simple, ça l’a toujours été :
« Quand je n’écris plus je me meurs. Pas de panique. »

______________________
Hervé Guibert, Le Paradis, éd. Gallimard


vendredi 24 mars 2017

La mère jamais recommencée

(Femme assise sur la plage, Picasso)
A lire Jane Sautière, on sent bien combien sa voix, rare, vient étoffer d’autres plus prolixes, celles de Duras, d’Annie Ernaux, de Marie-Hélène Lafon, pour ne citer qu’elles. Pourtant, son écriture est de celles qui ont à jamais, elles aussi, fait le deuil du superflu. Une écriture au vif, aux cadences discrètes, éprise à intensités égales du limpide et de la roche, aimant les torsions, les flexions, travaillant tantôt au ciseau, tantôt au pouce, modelant, recommençant.

Nullipare, paru en 2008, est un livre tout en orbes, fonctionnant par inspirations concentriques. Au centre, il y a ce mot – nullipare –, qui désigne médicalement la femme qui n’a pas eu d’enfants, un mot qu’un radiologue accole un jour à l’auteure. Le mot a quelque chose de définitif, non seulement en ce qu’il définit, mais aussi parce qu’il sonne comme un constat, une sentence. Un mot inventé, bien sûr, par des hommes, pour désigner certaines femmes, un terme dispensé d’emblée de se chercher un équivalent masculin. Jane Sautière décide alors d’« interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir eu d’enfant ». Pour cela, il convient d’élargir le cercle de l’interrogation, de l’aider à s’épanouir autour de ce « zéro », cet « inconnu », cette absence.

Le mot de nullipare s’estompe alors pour laisser apparaître les mots : nulle part. Avant que d’être ici, nous sommes cet ici. Jeanne Sautière effeuille donc les différents lieux où elle a vécu : Téhéran, Franconville, La Garennes-Colombes, Phnom Penh, Paris, Alger, Beyrouth… Le lieu est lié à la naissance, il colle ensuite à l’enfance, s’accroche à l’adolescence, puis nous laissons l’âge adulte le traverser ou l’occuper. Mais le lieu de naissance, lui, est lieu de langue, il est nourricier, fondateur de légendes. Le persan, le breton : deux langues effleurées par l’auteure, qui a pris le parti de l’étranger, du lointain, du dissemblable. Nulle part : un bouquet de lieux dont on emporte partout le parfum. Nulle part : comme la promesse de ne rien engendrer.

Après le désapprentissage des lieux, vient la découverte du verbe. Mais là encore, l’écriture ne cherche pas à pallier l’absence d’enfants :
« Il n’y a pas de substitution possible. Ce n’est pas parce que je n’ai pas eu d’enfants que j’écris, mais c’est avec cet élément-là parmi d’autres, plus ténus et peut-être plus actifs. »
L’écriture est déjà dans l’aventure du corps, il participe de l’incarnation.

Le cercle s’élargit encore, et c’est la mère de l’auteure qui se met à tourner dans le texte. Une est mère qui est née quand son père est mot, a donné la vie quand sa mère est morte, une mère qui a perdu deux enfants avant d’accoucher de l’auteure. Jane Sautière sait qu’elle est
« née de l’horreur de désirer et la vie et donner la vie lorsqu’on a, apocalypse de la faute, survécu à la mort de ses enfants. »
Donner la vie, mais en sachant qu’on invite ainsi la mort, à trouble échéance. Mais aussi : entrer dans un « processus particulier », auquel on peut donner le nom fermé de « deuil », sachant que c’est ici « le deuil de ce qui n’a pas eu lieu, être mère ». Passage magnifique où Jane Sautière ébauche un jeu de miroirs entre la « nullipare » et la Vierge, « vierge du vivant disparu ».

Plutôt que mère, l’auteure préférait, petite, être cheval. Oui, plutôt cheval, connaître « la condition de la bête ». Et surtout : ne pas vivre dans le manque ou le regret, même s’il faut vivre à l’intérieure d’un manque, à l’ombre d’un regret. Il y a tant de façons, nous dit Jane Sautière, d’avoir des fils, sans pour autant « jouer à la mère ». De connaître, aussi, « la persistance de la mort des enfants ».

Le dernier cercle, c’est l’aujourd’hui, l’acceptation du corps présent, qui n’a pas enfanté, n’est plus enfant, ne sera jamais mère. « Mille cinq cent soixante fois mes règles », puis « rien ». Mais pas « pour rien » :
« Je ne peux pas dire, cela : ‘pour rien’, ce n’est pas pour rien. C’est devenu, tout cela, quelque chose qu’il fallait vivre pour la chose elle-même, l’amour pour l’amour, le désir pour le désir, un déplacement de la fonctionnalité au profit de quoi ? oui, de quoi ? De quelque chose sans profit, sans dépassement qui ne s’appelle pas rien. Une immanence finalement. »
J’ai dit : le dernier cercle. Pas tout à fait. Le livre de Jane Sautière s’élargit encore sur la fin, il débouche sur une « plage immense », « dans une lumière de fin du monde », où il est encore possible, à la faveur d’un dénuement réinventé, de s’offrir en corps, encore :
« dans un présent indépassable, non pas tous les temps, mais ce temps-là, celui d’un moment, un présent non pas éternel (pas de présent sans la conscience de la mort), mais le présent mortel de la vie."

_____________________
Jane Sautière, Nullipare, éd. Verticales, 12,90€


lundi 20 mars 2017

Le plus beau livre du monde, encore et encore

Allez, parlons une fois de plus du plus beau livre du monde: Miss Macintosh, My Darling, de Marguerite Young, ce fabuleux roman de plus de mille pages que l'auteur mit dix-huit ans à écrire et qui parut en 1965, éblouissant les rares lecteurs qui eurent la force d'âme de s'y noyer.

Décédée à l'âge de quatre-vingt sept ans, Marguerite Young, qui débuta assez jeune sa carrière comme poète, devint vite une légende, et pas que dans Greenwich Village. On disait d'elle qu'elle avait la coupe de cheveux de W. H. Auden ey écrivait comme James Joyce. Entre un petit déjeuner avec Richard Wright, une biture avec Dylan Thomas, un léger flirt avec Carson McCullers, elle trouva le temps de consacrer près de deux décennies à l'écriture d'un roman qui n'a jamais su trouver sa place authentique et méritée dans le panthéon des lettres américaines – et des lettres tout court.

Bien qu'admirée et soutenue par Anaïs Nin, Djuna Barnes, John Gardner, Anne Tyler, William Goyen, son unique roman, qualifié tour à tour de "gigantesque épopée", de "fable monumentale", Young n'eut jamais la satisfaction de voir son chef-d'œuvre reconnu à l'égal d'un Ulysse ou d'un Moby-Dick

Young, qui prétendait fréquenter les fantômes d'Emily Dickinson, Virginia Woolf et Dickens et tutoyer Edgar Poe, reste l'auteure du livre le plus beau et le plus négligé de l'histoire littéraire. Se pencher sur les raisons de cette injustice pourrait faire l'objet d'une thèse en soi. Est-ce la longueur de l'ouvrage? Allez dire ça à Proust. Est-ce le fait que Young fût une femme, et qui plus est une féministe ? On brûle, sûrement. Le fait est que, à la lecture de ce livre, rien ne permet de comprendre pourquoi il ne figure pas parmi les dix plus beaux monstres littéraires du siècle.

Qu'y a-t-il donc dans Miss MacIntosh, My Darling qui puisse effrayer le lecteur (hormis ses dimensions)? Sans doute ce livre est-il trop ardent, trop hypnotique, trop dense, trop fascinant, trop sensuel, trop ambigu, trop épris de beauté – trop puissamment orphique. S'y plonger, c'est ne plus pouvoir (et craindre de ne plus vouloir) en émerger jamais, comme dans un livre-rêve qui produirait sa propre atmosphère et ne vous laisserait d'autre espoir que celui de s'y perdre, s'y noyer, s'y dissoudre. Pourtant, Miss MacIntosh, My Darling n'est pas un livre sur rien – loin de là. Il grouille, il serpente, il sculpte, taille et raconte, il affirme, nie et va au-delà, il semble absolument autonome et suprêmement surréel, brassant mille textures, mille lumières, mille nuances de textures et de lumières, traitant les plus infimes affects et les plus virulentes passions avec l'obstination d'un entomologiste / paléontologue / graveur /musicien / biologiste / aventurier à qui on aurait proposé de décrire le monde et qui aurait préféré en chanter la mystérieuse et invisible doublure. Et doubler cette doublure de la connaissance magique de la mort et de la renaissance, qui sont les thèmes sans cesse déclinés de ce vortex littéraire.

Miss MacIntosh, My Darling – dont aucun éditeur français n'a encore osé envisager la publication en traduction, hélas – demeure, pour ceux qui l'ont lu, la preuve incandescente que le monde littéraire n'avait aucune envie, même en 1965, de reconnaître que le plus beau livre du monde était l'œuvre d'une femme, poète, socialiste et critique féministe. Ce que Nin et Woolf connurent à leur échelle, Young dut le vivre à la sienne. Dix-huit ans de labeur, un manuscrit de 2500 pages et au final, malgré de fervents soutiens, une indifférence confinant à la censure. Qui connaît Marguerite Young, aujourd'hui ? Il faudrait que les hommes imaginent un monde où le nom de Joyce serait inconnu, où celui de Rabelais n'intéressait personne, un monde où Melville serait juste un excentrique et David Foster Wallace un phraseur. 

Pourtant, chaque fois que j'ouvre Miss MacIntosh, My Darling et m'y plonge, je sais que j'ai entre les mains le secret le mieux gardé de la littérature. Son tombeau d'ombre et de lumière. Un diamant qui se nourrit de ses innombrables reflets et engendre des mythes grandioses et intimes, telle une fleur-monde qui orgasme son contagieux pollen à la gueule stupéfiée de l'individu devenu pure vibration. Un organisme aussi généreux qu'aveuglant, aussi prodigieux que concret. L'œuvre d'une vie, bien sûr, mais surtout la vie d'une œuvre enfin enluminée depuis le fin fond d'un abîme incroyablement familier. Celui de l'âme humaine? Mieux que ça: celui de Marguerite Young, véritable reine de la nuit.


mardi 14 mars 2017

L'Histoire comme si vous y étiez

Allons bon. Voilà que Marine Le Pen, lors d'une "conférence présidentielle" hier à Paris, a encore fait fort. Elle vient de déclarer, franco de port, que:

"Depuis 40 ans au moins, tout observateur lucide et objectif voit monter les problèmes quand depuis trop d'années, d'intimidations en intimidations et d'agressions anti-françaises en actes terroristes, la perspective de la guerre civile n'est plus un fantasme." 
Oui, vous avez bien lu. Le contexte, je le rappelle, est la politique d'immigration, parce que sinon on pourrait croire qu'elle évoque la montée du Front National. Mais non. Elle nous explique que, finalement, c'est assez simple: l'immigration engendre à plus ou moins long terme la guerre civile.


On n'ose même pas penser à ce qu'ont pu engendrer des décennies de colonisation. Car pour ce faire, il faudrait être lucide et objectif, pas seulement stupide et raciste.

Quand Flaubert fait führer au FN…

Il s'appelle Jean Messiha, c'est un énarque, un haut fonctionnaire, et c'est lui qui coordonne le projet présidentiel de Marine Le Pen. Selon lui, il faudrait ficher tous les musulmans. Vous voyez le genre. Le Grand Remplacement et tout et tout. Eh bien, cet intellectuel à longue vision a une conception très particulière de la relève nationale, à défaut d'avoir une connaissance approfondie de ses classiques. Voici un de ces derniers tweets:


On vous évitera la traduction de "guide" en allemand, en revanche on se rappellera avec une certaine inquiétude le destin de Madame Bovary. La sublimation par le poison, il fallait y penser…

La déchéance culturelle selon Millet

Dans le numéro 66 de la revue littéraire La Revue littéraire (pardon pour la répétition), Richard Millet, qui en est le rédacteur en chef, pose cette question:

« N’y a-t-il pas pour un écrivain, une manière de déchéance à regarder une série télévisée américaine, genre devenu le vecteur privilégié de la sous-culture mondialisée, avec le rock, le roman policier et le cinéma pornographique ? »
C'est assez intéressant, dans le contexte actuel, cet usage du mot "déchéance". Ainsi, après la déchéance de nationalité, il y aurait une déchéance de culture, assumée celle-ci, et dont se rendraient coupables (ou victimes) les écrivains s'abaissant à regarder des séries américaines (pas brésiliennes?). On notera que Millet ne parle pas d'écrire sur les séries, ou même d'en parler, voire de les critiquer, non, juste de les regarder. Ne nous attardons pas sur la distinction culture haute/culture basse, purement vestimentaire. Retenons juste que les séries américaines sont un "vecteur", au même titre que le rock, le polar et le x, ces trois cavaliers de l'apocalypse qui n'attendaient qu'un quatrième (Breaking Bad? Game of Thrones ?) pour plonger les écrivains dans les ténèbres. On se demande bien d'ailleurs pourquoi Millet oublie de citer les jeux vidéos, qui, tant qu'à être con et réac, peuvent inquiéter un peu plus que le "roman policier". Mais bon, c'est quand même flippant de savoir que si tu lis Simenon après avoir écouté les Stones juste avant de mater Lost, tu es devenu le compagnon de Satan. T'as même plus envie de mater un porno, après ça.

Ne perdons pas de temps à citer à l'intention de Millet les noms de tous les écrivains qui se sont, par le passé, penchés sur certains pans "indignes" de la culture, à des fins créatrices ou même seulement récréative. On se demandera juste en quoi consiste la "déchéance" dont parle Millet. De quoi déchoit-on? D'une certaine hauteur? Laquelle? Quel est ce nid d'aigle dont il est fait ici question? En confondant statut social et exigence culturelle, en soupçonnant derrière la curiosité intellectuelle ou le besoin de détente un penchant pour la dépravation, Millet ne fait au final que troubler ses eaux déjà bien cradingues pour dissimuler son piteux credo: Ce n'est pas en écrivant à part qu'on devient un grand écrivain, c'est en se prenant pour un grand écrivain que l'on s'imagine à part.  

Bref, comme le dit si bien l'inspecteur Rustin Cohle dans True Detective:
"Transfert de la peur et du dégoût de soi à une instance autoritaire"…